L’HEBDO Magazine

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Nº 2366 du Vendredi 14 Mars 2003
Rénovation
La Corniche se refait une beauté

Embellir et rajeunir la Corniche du front de mer à Aïn el-Mreissé, tel est le projet envisagé par la municipalité de Beyrouth, sur l'initiative de l'artiste Lena Kelekian. Quel sera le nouveau visage de la Corniche? Petit aperçu, avant la lettre, d'une Corniche remise à neuf.

L'avenue de Paris est en passe de devenir un des pôles d'attraction les plus recherchés de Beyrouth, grâce au projet de rénovation dont elle fait l'objet. Celui-ci prévoit quatre grandes créations sur le thème de la légende de Cadmos et d'Europa et la propagation de l'alphabet phénicien. Outre le revêtement de mosaïque des bancs publics, le sol sera incrusté, à certains endroits, de pavés colorés représentant une lettre de l'alphabet phénicien. Au programme également, la réalisation d'un échiquier géant à l'entrée d'Aïn el-Mreissé et l'exécution, sur la façade maritime de l'AUB, d'une fresque illustrant et racontant en arabe et anglais la légende d'Europa.

Cette conception est signée Lena Kelekian, céramiste formée à l'école de l'architecte catalan Antonio Gaudi dont elle s'est inspirée. Depuis la réalisation en 1997 d'une mosaïque murale décorant le tunnel sous la place Sassine à Achrafié, Lena a multiplié les expériences. L'idée du projet d'Aïn el-Mreissé vient de son désir d'apporter sa contribution à son pays. L'artiste en fait aussitôt part à la municipalité de Beyrouth qui l'accueille avec enthousiasme. Il faudra pourtant quatre ans bureaucratie oblige pour que sa proposition se fraye un chemin dans les multiples dossiers en cours pour se concrétiser, aujourd'hui, par le lancement du projet. «Le patronage de la municipalité a été capital pour l'aboutissement du projet. Nous avons tous de bonnes idées mais rarement la chance de pouvoir les réaliser», tient à souligner l'artiste. Alliant l'esthétique au fonctionnel, Lena Kelekian décide de s'attaquer aux bancs décrépits d'Aïn el-Mreissé, dans une véritable opération d'alchimie. «Je voulais les rehausser de couleurs vives et insuffler un peu de vie au béton grisonnant», confie-t-elle. Au total, 76 bancs répartis vont être liftés selon ses dessins, sur une distance de 2,5 km (du Bain militaire à l'Artisanat). Puisant son inspiration dans le mythe d'Europa, elle imagine huit bancs majeurs, formés par la jonction de deux petits bancs, qui évoqueront les acteurs principaux (Europe, Cadmos, Agenor, Zeus) et les épisodes-clés de la légende. Le reste des bancs ainsi que les petits carreaux de 50 cm parsemant le bitume de la corniche assureront une continuité chromatique et thématique. Si chaque banc constitue une «pièce unique», tous seront décorés par des lettres de l'alphabet dans chacune des quatre langues historiques: le phénicien, l'arabe, le grec et le latin. Le projet prend ainsi une dimension didactique, procurant aux promeneurs à la fois «un enrichissement visuel et une manière plaisante de s'instruire». Une promenade au fil du temps, sur les traces d'une légende revisitée par l'art de Lena Kelekian: «Je prends l'Histoire de mon pays pour la lui rendre, régénérée en formes et en couleurs.»

D'abord, les bancs
Sur le terrain, c'est une équipe dirigée par l'architecte Hagop Sulahian qui se chargera d'exécuter le design, prenant d'abord soin de restaurer les bancs endommagés. Ces derniers seront également remodelés de manière à ce que les extrémités saillantes soient arrondies dans un souci de sécurité publique. De plus, le choix de la mosaïque répond, en dehors des considérations esthétiques, à des exigences d'ordre pratique. Car ce matériau, particulièrement solide, résiste à l'eau, au soleil et à l'érosion, tout en préservant l'éclat des couleurs. Ce qui épargnera à la municipalité les grands travaux d'entretien.

Artistique et culturel, ce projet n'en est pas moins dédié à l'amusement. En effet, une fois soumis à la municipalité, le concept initial s'est vu enrichi de nouvelles suggestions. C'est ainsi que l'idée de l'échiquier géant (12x12 m) revient à Rola Ajouz Sidani, membre du conseil municipal et coordinateur du projet.

Vous l'aurez deviné, le méga échiquier dont le pourtour est une reprise des motifs et couleurs des bancs donnera lieu à des compétitions d'échecs s'inscrivant dans le cadre de plus larges festivités. La règle du jeu reste la même, seules les proportions changent. Chacun des deux concurrents sera installé sur une chaise surplombant le plateau, tandis qu'une tierce personne sera chargée de faire déplacer les pions (hauts d'environ un mètre), suivant les directives des joueurs. Les habitants d'Aïn el-Mreissé pourront ainsi, de leur balcon, assister au déroulement de la partie. Sympathique! D'autant qu'avec l'intégration de petits échiquiers en mosaïque à chaque banc, toute la corniche risque de se mettre aux échecs. Les organisateurs tablent ainsi sur un changement graduel des habitudes. D'après Rola Sidani, «le Liban n'offre pas une large panoplie de loisirs. Nous tentons ainsi d'introduire une option à la fois culturelle et ludique. En proposant une manière de s'amuser autrement, nous sommes aussi, indirectement, en train d'élargir l'horizon des gens». C'est d'ailleurs dans cette même perspective que la municipalité envisage de monter une exposition mensuelle sur le trottoir qui longe le mur de l'AUB. Celle-ci permettrait de mettre en avant les oeuvres d'artistes en herbe. A travers de tels événements, Mme Sidani entend créer un nouveau concept, celui de «parc mobile».

A ce propos, rappelons que des sponsors couvriront les frais de ce projet; en contrepartie, leur logo figurera sur le banc de leur choix, incorporé aux motifs de mosaïque. L'argent public n'y étant pas gaspillé, cette initiative devrait donc emporter l'adhésion générale. Le public avait d'ailleurs été heureux de voir naître le banc «Agenor», échantillon réalisé en octobre 2001. «Vous ne pouvez pas savoir le succès remporté par ce banc. Certains habitués de la Corniche proposaient d'en faire la garde, d'autres offraient à l'artiste, dans un geste de gratitude, un déjeuner ou une boisson», confirme Mme Sidani. Repérable parmi tant d'autres, ce banc aurait même été élu pour les rendezvous galants... Ces quelques réactions offrent déjà un avant-goût du projet finalisé. Rendez-vous donc dans un ou deux ans, pour une balade haute en couleurs, au gré d'un souffle novateur.

A l'origine, la légende d'Europa

Pourquoi cette légende a-t-elle été choisie comme thème du projet? Elle appartient au patrimoine du pays, et fait souvent la fierté des Libanais. Rappelez-vous: Europa était une ravissante princesse phénicienne, fille d'Agenor, roi de Tyr. Un jour, tandis qu'elle jouait sur la plage, Zeus la remarque et tombe amoureux d'elle. Il se transforme alors en taureau blanc puis, émergeant des eaux, enlève Europa et l'emporte sur son dos jusqu'en Crète où il l'enferme dans une cave gardée par un dragon. Averti de sa disparition, Agenor ordonne à ses fils de retrouver sur-le-champ les traces d'Europa. Cadmos met aussitôt le cap sur la Grèce. Conseillé par l'oracle de Delphes, il se met à la poursuite du taureau qui le mène jusqu'au site de Thèbes. C'est là qu'il construit la citadelle de Cadmia. Grâce à lui, l'alphabet phénicien se répand en Grèce puis dans le reste du monde. Dans sa quête, il atteint la «terre sans nom» qu'il baptise alors Europe, du nom de sa soeur. A son retour, il trouve la cave et tue le dragon. Mais Europa avait succombé aux charmes de Zeus qu'elle épousa.

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